« La collection Chtchoukine » à Paris

 

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Le lundi 23 Janvier 2017, dans le cadre de son stage de formation « La Russie en France », la CNES recevait Dominique Lobstein (1) pour une conférence sur « La collection Chtchoukine ».
Cet excellent préambule à l’exposition nous permit d’apprécier pleinement cette succession enchantée de chefs-d’oeuvre, exposée temporairement à la Fondation Louis Vuitton.
Impressionnants par la qualité et le nombre, les tableaux répartis dans 14 salles semblaient figurer ce qu’avait pu être l’accrochage hors-norme du palais Troubetskoï, où “ Les tableaux sont étroitement rapprochés l’un de l’autre et, au début, on ne remarque même pas où l’un finit et où commence l’autre : il semble que devant vous il y ait une seule grande fresque, une iconostase.” Yakov Tugendhold, “La collection française de S.I. Chtchoukine”.

Ce fut pour chacun d’entre nous un éblouissement total, de ceux qui forcent l’admiration,
mais aussi la reconnaissance; comment imaginer un jour, pouvoir admirer à Paris tant de chefs-d’oeuvre de l’art français ? En effet, beaucoup d’entre nous connaissait ces tableaux conservés en Russie depuis plus d’un siècle maintenant, sans jamais avoir eu la chance, jusqu’à ce jour, de pouvoir les approcher du regard.

Sergueï Ivanovitch Chtchoukine : entre Moscou et Paris

Chtchoukine, à qui nous devons aujourd’hui le privilège de découvrir une partie de l’immense collection, fut un des magnats de l’industrie textile russe; troisième des garçons d’une famille de dix enfants, il ne cessa, grâce à son génie des affaires, de développer les affaires familiales jusqu’en 1917, année de la Révolution et de la prise du pouvoir par Lénine et les bolcheviks. Il mourut à Paris, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. A l’instar de son rival Morozov, des américains Stein et Barnes, ou encore de l’illustre famille Rouart, Chtchoukine compta parmi les grands collectionneurs du début du XXe siècle. Il connut une vie mouvementée, violemment marquée par les épreuves : son plus jeune fils, mourut en 1905, à l’âge de 17 ans. Son épouse tant aimée, Lydia Grigorievna, décéda deux ans plus tard. Dès Janvier 1908, le cycle des tragédies personnelles se poursuivit – son frère, Yvan, couvert de dettes, se donna la mort – pour s’achever dans les grands mouvements de l’histoire : la première guerre mondiale, puis la Révolution d’octobre qui vit la nationalisation de sa collection… Ayant dû s’exiler à Paris, il y vécut dans la plus grande discrétion avec sa seconde épouse et leur fille, jusqu’en 1936.

Cette collection jadis conservée au palais Troubetskoï, fit de lui, le passeur le plus fort
des courants artistiques occidentaux en Russie. Elle fut en quelque sorte, un bonheur à l’écart du monde, illuminant sa vie, comme ce fut le cas pour celle de Moïse de Camondo, abritée dans les murs secrets de l’hôtel particulier du parc Monceau. Sa famille collectionnait déjà dans différents domaines : tableaux anciens, antiquités, et même un début de collection de tableaux impressionnistes; mais c’est Ivan, son plus jeune frère vivant à Paris et fréquentant
artistes et galeries, qui l’initia à la peinture française contemporaine. Ainsi, « L’oeil »éduqué par les impressions et les couleurs textiles allait pouvoir trouver sa plus grande expression dans l’achat des meilleurs tableaux du moment.

Une collection en évolution

Pour cela, Chtchoukine fut conseillé par les plus grands marchands de son époque : Durand-
Ruel, Vollard, Druet, Kanhweiler, … En une dizaine d’années, de 1898 à 1908, la collection réunit 13 Monet, 8 Cézanne, 16 Gauguin tahitiens. S’y ajouteront 4 Van Gogh, 3 Renoir, 5 Degas, 4 Maurice Denis, 2 Puvis de Chavannes, pour ne citer qu’eux. Puis vint la rencontre avec Matisse à son atelier en 1906; une rencontre déterminante, qui lui fit collectionner pas moins de 38 oeuvres de l’artiste. C’est également Matisse qui, à l’automne 1908, en l’emmenant au Bateau-Lavoir, lui présenta Picasso. Les tableaux du maître catalan – il dira à propos de Picasso et de l’avancée cubiste : « c’est probablement lui qui a raison et pas moi … »(2) – allaient devenir le point d’orgue de son extraordinaire collection. Nous ne pourrons bien sûr évoquer dans ce compte-rendu tous les artistes de la collection, ni détailler ses 274 tableaux qui, comme le souhaitait Chtchoukine, devaient représenter les différents genres de la peinture. Mais espérons néanmoins que ces oeuvres choisies de Lobre, Monet, Degas, Gauguin et Matisse laisseront entrevoir, de par leur place fondamentale dans l’histoire de l’art, la prodigieuse qualité de cet ensemble.

 

La « première collection » réunie entre 1898 et 1905 marqua les premiers pas de Chtchoukine dans le marché de l’art parisien; elle débuta avec quelques tableaux – essentiellement des paysages et des toiles d’inspiration symboliste -, correspondant au goût de l’art officiel représenté par le Musée du Luxembourg.

versailles

 

 

Elle révéla également son besoin de se construire une légitimité en tant que collectionneur, comme en témoignent l’acquisition de trois tableaux de Maurice Lobre représentant les salons de Versailles, sortes de « reflets miroirs » du palais Troubetskoï (fig.1).

 

 

 

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Néanmoins dès 1898, Chtchoukine 
acquit auprès de Durand-Ruel son premier Impressionniste, un Monet, Les rochers de Belle-Île (fig.2) où l’extraordinaire vibration atmosphérique marine est rendue à l’aide de couleurs intenses et de touches nerveuses imitant les vagues. On peut y
remarquer une facture nouvelle, très différente de celle de la période normande de
Monet, plus en harmonie avec la beauté sauvage de cette île grandiose, que chérissait
tant Sarah Bernhardt.

 

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Puis vint le premier Degas, acheté en 1902, La danseuse dans
l’atelier du photographe (fig. 3). Un tableau extrêmement délicat et sensible, qui réunit à la fois sens du mouvement et
mobilité de la lumière. L’absence de convergence des trois
regards – celui du spectateur, de la danseuse, et du photographe – favorise ainsi leur circulation dans l’espace, lui-même construit à partir de la psyché et du rythme transparent de la verrière; les deux rideaux tirés sur la droite, jeu binaire de couleur et de lumière, semblent indiquer que le pas de danse peut maintenant commencer.

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Toujours par l’intermédiaire de Durand-Ruel, Chtchoukine, acquit en novembre 1904, Le Déjeuner sur l’herbe (1866), esquisse très poussée du tableau monumental (fragment) conservé au musée d’Orsay; nous sommes à l’aube de l’Impressionnisme et déjà, la lumière du plein-air pose ses taches colorées sur l’ensemble de la toile, faisant revivre les sensations et les plaisirs délicieux d’un déjeuner en forêt de Chailly (fig.4). On comprend alors tout ce que Monet emprunta aux peintres de Barbizon, mais surtout, on y perçoit le génie du grand maître en devenir, inégalable lorsqu’il s’agit de rendre sous ses pinceaux, l’atmosphère et la lumière.

En 1905, le marchand Vollard prit les rênes de la collection, et lui donna une
nouvelle orientation avec entre autres, l’acquisition de plusieurs tableaux de Gauguin.
Datant toutes de la période tahitienne, ces toiles révélèrent l’attraction précoce de
Chtchoukine pour les expressions artistiques extra européennes, primitivistes,
orientalistes qu’il cherchera également dans l’art du Douanier Rousseau, Matisse ou
Picasso.

gauguin
L’intense beauté de la toile Et quoi! Tu es Jalouse ? (1892) la consacre assurément «

tableau-référence » de l’exposition; les couleurs et les formes les plus étranges s’y
répondent harmonieusement, sans aucune volonté mimétique ni recherche de
perspective. Nous voyons deux tahitiennes dont l’attitude exprime tout à la fois
l’abandon et le repli. Les teintes rose et rouge vif qui les entourent les fondent presque
en un seul corps,

matissetransformant la nature en ornement enchanteur (fig. 5). Ce jeu expressif sur les corps nus semble préfigurer ceux de La Danse et de La Musique commandées à Matisse quelques années plus tard par Chtchoukine, pour décorer l’escalier d’honneur de son Palais (non exposées).
La couleur et la forme s’y libèrent pour s’imposer naturellement au regard, tout comme dans la
juxtaposition plane des arabesques du décor et des motifs de la composition de
La chambre rouge (Harmonie en rouge) (fig. 6).

De l’achat du premier Cézanne en 1906 Nature morte aux fruits, à l’art de Picasso, il n’y
avait qu’un pas que Chtchoukine n’hésita pas à franchir, allant même jusqu’à lui concevoir un cabinet spécifiquement dédié ; la « cellule Picasso » abritait des toiles des périodes bleue (1901-1905), rose (1905-1906), africaine (1907-1908) ou cubiste (1909- 1914). Comme pour « mieux les comprendre », il acquit, en 1912, des sculptures africaines qu’il plaça en écho aux tableaux (fig. 7).

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Le collectionneur, dominé par sa soif de découvertes intellectuelles et esthétiques, restera toujours aux aguets; à la veille de la Première Guerre mondiale, il achètera son dernier tableau, un papier collé de Picasso Compotier et poire coupée (1914), qui viendra compléter et clore cet ensemble admirable, considéré aujourd’hui comme le premier musée d’art moderne au monde.
Ce « collectionneur-héros » comme le surnommait Alexandre Benois, avait souhaité en effet que sa collection soit visible. En 1908, il ouvrit les portes de son palais au public tous les dimanches, jusqu’à ce que celles-ci se referment définitivement. En 1918, le destin de Sergueï Chtchoukine se sépara de celui de sa collection; le 8 novembre, un décret du Conseil des commissaires du peuple, signé Lénine, proclama « La galerie d’art de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, propriété publique de la République socialiste fédérative de Russie ». Elle fut répartie entre les musées de l’Ermitage à Leningrad et Pouchkine à Moscou et put, comme le souhait Chtchoukine, repartir à la conquête du public. Elle touche désormais le monde entier ; aucun musée important ne peut envisager aujourd’hui de monter une exposition, sans avoir recours à un prêt provenant des murs habités du Palais Troubetskoï qu’aimait tant monsieur Chtchoukine.

Chantal Grangé
Expert CNES

(1) Dominique Lobstein, historien de l’art, commissaire d’exposition, a été chargé d’études documentaires au Musée d’Orsay, et responsable de la bibliothèque; il a publié notamment
« Monet » (Editions Gisserot), « L’ABCdaire de l’impressionnisme (ouvrage collectif – Flammarion) », « Au temps de l’impressionnisme » (Gallimard) et « Les Salons au XIXe siècle » (Editions La Martinière).

(2) 2 Yakov Tugendhold, « opus cité-supra», 1914.

 

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