De l’atelier d’artiste au musée

« Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,

Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde;

Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,

Et les grands ciels qui font rêver d’éternité. »

« Paysage », Baudelaire, Les Fleurs du Mal.

Les ateliers d’artistes du 17e arrondissement de Paris :

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Les deux D entrelacés de Guillaume Dubufe, plafond du musée Henner.

La plaine Monceau – en particulier l’avenue de Villiers et ses alentours – devint, dès la seconde moitié du XIXe siècle, un quartier très en vogue auprès des artistes officiels. A peine sortie de terre sous l’impulsion des travaux du baron Haussmann, cette partie du 17e arrondissement attira également la bourgeoisie d’affaires et les belles courtisanes qui y firent construire de grands hôtels particuliers. En 1880, dans son célèbre roman Nana, Emile Zola évoque l’un d’entre eux : « L’hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l’encoignure de la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au milieu des terrains vagues de l’ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d’un premier succès et qui avait dû le revendre à peine les plâtres essuyés (…) ». La présentation d’œuvres toujours plus grandes aux Salons nécessitait en effet de vastes espaces, des volumes clairs, de la double hauteur, que seules ces belles bâtisses abritant des ateliers pouvaient offrir. Le plus célèbre d’entre eux, demeure celui de Jean-Louis Ernest Meissonier (1815-1891) – véritable complexe en pierre avec une loggia et une cour intérieure, que l’empereur Napoléon III et le Tout Paris de l’époque fréquentèrent.[1]

La liste des célébrités et personnalités mondaines, peintres et sculpteurs, écrivains et artistes dramatiques, compositeurs ayant habité ces quartiers est absolument impressionnante et laisse facilement imaginer ce qu’a pu être le formidable foisonnement artistique et mondain du 17e arrondissement de Paris, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Alphonse de Neuville, Pierre Puvis-de-Chavannes, Henri Gervex, Pierre Carrier-Belleuse, parmi tant d’autres, éliront ainsi domicile près du Parc Monceau, aux Sablons ou aux Ternes.

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Le musée Henner, salon gris.

Certaines architectures sont demeurées en place, beaucoup ont malheureusement disparu ; rares sont celles qui ont conservé leur cadre et leur fonction d’origine. C’est heureusement le cas du musée Henner, situé à quelques mètres de la rue Fortuny[2], très en vogue à la fin du XIXe siècle, qui fut dès 1878, la résidence parisienne du peintre Guillaume Dubufe (1853-1909). Constitué d’« un rez-de-chaussée et deux étages sous comble », Dubufe, alors âgé de 25 ans, le décora lui-même et fit réaliser des travaux de surélévation permettant notamment la création d’un atelier au troisième étage. Le premier étage de la chambre, délimité par deux mystérieux moucharabiehs, acheva de donner à l’ensemble une touche orientale, tout à fait dans l’esprit du moment. Mais c’est le hall d’entrée dit « aux colonnes » et son plafond peint néo-renaissance, qui frappent le visiteur à peine arrivé dans cette maison d’artiste, avant tout lieu de réception et de divertissement : au milieu d’un jardin d’hiver, un salon confortable avec de nombreux fauteuils et chaises de styles très divers, dont une chaise longue en bambou, des vases japonais et des peintures et dessins à l’accrochage très serré. Sur l’estrade, où le peintre aimait recevoir ses hôtes, un piano qu’on imagine destiné à Gabriel Fauré, ou Charles Gounod venus en voisins.

En 1921, Marie Henner, nièce par alliance de Jean-Jacques Henner (1829-1905) achète l’hôtel particulier pour en faire un musée qu’elle donne à l’état en 1923. En 1922-1923 puis 1926, des travaux réalisés sous la direction de Marcel Legendre et les conseils Charles Girault, l’architecte du Petit et du Grand Palais, transforment l’hôtel particulier en musée. Sa restauration remarquable (effectuée en 2015) permet d’apprécier pleinement le lieu, composé de pièces multiples et colorées, dédiées à la lumière du jour et sur les murs desquelles, se détachent les bleus profonds des toiles. Les collections retracent l’itinéraire d’un artiste qui, au début du XXe siècle, était considéré comme un des plus importants de son temps – de son Alsace natale à Paris où il fit carrière, en passant par la Villa Médicis où il a séjourné suite à son Prix de Rome. Il permet également de comprendre comment travaillait un peintre « officiel » à l’époque de l’impressionnisme, et de revivre avec lui les fastes et les traditions de cette fin de siècle.

Chantal Grangé, expert CNES en tableaux du XIXe siècle.

[1] Aujourd’hui démoli, ce luxueux hôtel particulier, était situé au 131 boulevard Malesherbes.

[2] Cette célèbre rue, à proximité du Parc Monceau, est composée d’une succession d’hôtels particuliers, dont les plus importants sont ceux de la tragédienne Sarah Bernhardt (n°35), et du maître verrier Joseph-Albert Ponsin (n°42).

+ En savoir plus : Musée national Jean-Jacques Henner, 43 avenue de Villiers 75017 Paris.

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