Connaissez-vous les tabatières chinoises ? Par Laurence Souksi

 

Il s’agit de petits flacons que l’on ferme avec un bouchon auquel est attachée une fine pelle en ivoire, servant à ramasser le tabac. Ces objets sont apparus sous la dynastie Qing. En verre, en porcelaine ou en pierre, les tabatières ont été déclinées dans tous les matériaux possibles et sont devenus de véritables objets d’art. Nous vous présentons un petit historique de leurs origines…

La production des tabatières en Chine est liée au développement de la consommation du tabac après l’arrivée au pouvoir des conquérants Mandchous qui instaurent une nouvelle dynastie en 1644: les Qing.

Le tabac est alors utilisé sous forme de poudre que l’on prise, comme en Europe, ce qui nécessite une conservation parfaite dans des réceptacles propres à l’isoler de l’humidité du climat chinois, tout en étant facilement transportable.

Si la forme de la tabatière dérive de fioles à médicaments traditionnelles, elle s’en distingue immédiatement par un plus grand raffinement, une préciosité dans le choix des matériaux et une plus grande qualité d’exécution. En effet, la prise demeure initialement un plaisir destiné à l’élite: indépendamment de l’empereur et de la Cour, hauts fonctionnaires, militaires et lettrés s’y adonnent. Priser correspond à un statut social et la tabatière, si elle est bien un objet fonctionnel, doit aussi être représentative de la personne qui la possède ou l’utilise. Elle devient très vite un objet d’art auquel toutes les principales techniques décoratives seront appliquées durant plus de deux siècles.

Le règne de l’empereur Kangxi (1662-1722) et celui de Yongzheng (1723-1735) sont la genèse de la tabatière, les premiers exemples sortiront des ateliers impériaux de Pékin: ces flacons en verre coloré, en émail sur cuivre ou en jade sont aujourd’hui rarissimes.

En 1736, Qianlong monte sur le trône. Il va régner durant soixante ans. Cette période sera l’apogée artistique de la fabrication de tabatières. Une prodigieuse diversité de matières stimule alors artistes et artisans, des créateurs toujours anonymes.

Après le verre, l’émail et le jade, les artistes utilisent désormais également  l’agate, le lapis-lazuli, les cristaux de roche, le cloisonné, les pierres diverses, la porcelaine et les matières d’origine animale ou végétale (ivoire, corail, ambre, nacre ou laque).

Traditionnellement offerte par l’empereur comme cadeau impérial, la tabatière fait l’objet d’une importante production des ateliers de Pékin au coeur de la Cité Interdite. Dans le même temps, des centres de fabrication privés oeuvrent pour des classes sociales spécifiques, notamment érudites et lettrées.

Certains de ces ateliers ancestraux seront à l’origine de véritables chefs d’oeuvre. Par exemple, les tabatières dites de l’école de Suzhou, du nom de cette ville chinoise célèbre pour ses créations en jade et en agate, s’imposent aujourd’hui comme les plus recherchées. Les tabatières de cette école présentent  une exceptionnelle qualité d’exécution mais surtout une véritable ingéniosité: le créateur tire parti de la pierre, de ses inclusions transparentes ou sombres, dans le but de faire apparaître un décor tourbillonnant, plein de modelé, où finalement la main de l’artiste s’efface pour laisser place à la magie de la matière.

Au cours du XIXe siècle, si la production impériale s’essouffle faute de réel mécénat elle s’accompagne toutefois d’une démocratisation de la prise qui provoque dans tout l’empire un véritable engouement pour la tabatière, déjà devenue objet de collection. Si la qualité s’en ressent parfois, la créativité persiste et ce jusqu’au début du XXe siècle.

Le déclin de la tabatière coïncide avec celui de la dynastie Qing et son dernier empereur Puyi.

Longtemps resté confidentiel (les premiers ouvrages sur le sujet datent des années 1960) le domaine de la tabatière chinoise se révèle aujourd’hui comme une synthèse de toute la richesse artistique déployée en Chine de la fin du XVIIe au début du  XXe siècle.

Les grands amateurs européens d’art chinois ayant constitué leurs collections à partir de la seconde moitié du XIXe siècle avaient déjà pressenti l’intérêt de ces objets et les tabatières sont rarement absentes de leurs collections. Nous les retrouvons par exemple au musée Guimet (Collection Emile Guimet et Ernest Grandidier), à la fondation Baur, au Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (collection Edmond Michotte), ou au Victoria & Albert Museum (Collection Salting).

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