Le Kiran Nadar Museum of Art (KNMA) vient d’enrichir sa collection de deux œuvres majeures réalisées en 1960 par Anwar Jalal Shemza, l’un des artistes importants du modernisme sud-asiatique. Les deux tableaux ont été vendus pour un montant légèrement inférieur à 300 000 dollars, dans le cadre d’une transaction réalisée avec l’expertise de Jean-Marc Decrop, expert CNES en art contemporain chinois et scènes émergentes.
« Ce sont des œuvres rares : il y a très peu de tableaux de cette période sur le marché », souligne Jean-Marc Decrop. Une rareté qui contribue à expliquer l’intérêt croissant des collectionneurs indiens pour les grandes figures du modernisme du sous-continent.
Anwar Jalal Shemza occupe en effet une place singulière dans cette histoire. Né en 1928 à Shimla, dans l’Inde britannique, il appartient à cette génération d’artistes modernes dont le parcours s’inscrit dans l’histoire commune de l’Inde et du Pakistan avant et après la partition. Son œuvre, nourrie de références à la calligraphie, à la géométrie et à l’architecture islamique, a progressivement acquis une reconnaissance internationale. La Tate Britain lui a notamment consacré une importante présentation dans le cadre de ses BP Spotlights en 2015-2016.
Pour Jean-Marc Decrop, l’intérêt actuel dépasse largement le cercle des spécialistes : « Les anciennes et nouvelles fortunes indiennes, très collectionneuses, recherchent ce genre de tableaux, avec parfois l’intention, comme Kiran Nadar, de transformer leur collection en musées privés. »
Cette évolution accompagne la spectaculaire montée en puissance des grandes collections privées indiennes. Le KNMA en est l’un des exemples les plus emblématiques. Fondé par la collectionneuse Kiran Nadar, le musée prépare aujourd’hui une nouvelle étape de son développement avec son déménagement dans un vaste complexe culturel en construction à New Delhi, à proximité de l’aéroport international.
L’institution vient par ailleurs de nommer le Français Manuel Rabaté, ancien directeur du Louvre Abu Dhabi, à la direction du musée. Cette nomination intervient alors que le KNMA entend renforcer son rayonnement international et s’imposer comme l’une des grandes institutions de référence pour l’art moderne et contemporain du sous-continent indien.
La puissance de la famille Nadar donne également la mesure de cette ambition. À l’origine de la collection, la famille est notamment liée au groupe technologique HCL Technologies, qui emploie plus de 200 000 personnes à travers le monde et affiche plusieurs milliards de dollars de revenus annuels.
Les deux Shemza nouvellement acquis prennent ainsi place dans une collection appelée à jouer un rôle majeur dans la conservation et la présentation de l’histoire de l’art moderne sud-asiatique. Leur présentation à Londres, dans le cadre de la sélection d’œuvres du KNMA exposée chez Christie’s King Street en juillet-août 2026, avait déjà témoigné de la place accordée à l’artiste au sein de cette collection.
Cette acquisition illustre enfin une tendance de fond : les grandes fortunes indiennes ne se contentent plus de collectionner ; elles construisent des institutions. Et, dans ce mouvement, les œuvres historiques rares du modernisme indien et pakistanais deviennent des pièces particulièrement recherchées.